Odilo Scherer (cardinal)

La vieille Curie dévoile ses batteries et pousse le cardinal Scherer, libéral modéré…

Posted by on 05/03/2013 at 11:07 am

Dom-Odilo-Pedro-Cardeal-SchererLes Congrégations de cardinaux qui précèdent le Conclave ont commencé hier lundi. La vieille garde de la Curie, écartée par Benoît XVI a dévoilé – peut-être trop tôt – ses batteries : le cardinal doyen, ancien Secrétaire d’État, Sodano, et le cardinal Re, qui fut Préfet de la Congrégation des Évêques jusqu’en 2010, et qui du fait que le doyen et le vice doyen n’entreront pas au conclave, présidera l’assemblée de la Sixtine, poussent en avant une de leurs créations comme candidat : le cardinal Scherer, archevêque de São Paulo, au Brésil. On le savait depuis plusieurs jours. La nouveauté, qui rend la manœuvre des plus inquiétantes, est que l’on fait courir le bruit, peut-être sérieux, que le cardinal Secrétaire d’État, Tarcisio Bertone, cardinal camerlingue qui préside aux destinées de l’Église romaine durant la vacance du Siège, et qui était considéré comme un ennemi juré des deux autres, aurait été gagné à la manœuvre, laquelle préserverait bien des privilèges acquis. Un certain nombre de prélats romains assez effarés parlaient hier du treppiede, du trépied.

En tout cas, le coup est en soi génial. Ces vieux routiers de la Curie de Jean-Paul II (pour les deux premiers), qui traînent plus de casseroles que n’en peut contenir un magasin de ferblantier, assistés (si la rumeur est fondée) par celui qui a attiré sur lui toutes les critiques durant le pontificat de Benoît XVI, se donnent ainsi les allures de « purificateurs » de la Curie ! La ficelle est peut-être un peu trop grosse. Caressant dans le sens de la soie de soutane les cardinaux qui arrivent à Rome venant des autres continents et qui désirent un « changement », ils leur en offrent un… qui ne change rien du tout. En tout cas pas pour eux : voici le plus présentable des papables d’Amérique du Sud, qu’ils ont fabriqué de longue date, qui est tout à leur dévotion, et qui pourrait bien mieux que le cardinal argentin Bergoglio, lors du conclave de 2005, faire sérieusement obstacle aux ratzinguériens en 2013.

Né en 1949, Odilo Scherer a 63 ans. Ce Brésilien, descendant d’immigrants allemands de la Sarre, présente bien des traits de ressemblance avec le cardinal Hummes, archevêque de São Paulo, dans le sillage duquel il s’était placé, et dont il est devenu l’auxiliaire avant d’être nommé archevêque à sa place, en 2007, suite à la nomination de Claudio Hummes à Rome. Odilo Scherer a professé dans diverses institutions universitaires et est devenu un homme d’appareil de l’immense machine épiscopale brésilienne. Il a très heureusement complété son CV en faisant une partie de sa carrière à Rome, où sa compétence a été tout de suite très remarquée dans le maniement des rouages complexes des Congrégations.

En fait, il est surtout devenu un homme du cardinal Re. Celui qui était alors cardinal Préfet de la Congrégation des Évêques, il padrone, disposait en effet d’une clientèle impressionnante, aux cercles concentriques multiples. Odilo Scherer devint de 1994 à 2001, à la Congrégation des Évêques, l’un de ceux que l’on appelait les chierici de Re, ses enfants de chœur, qu’il se plaisait à les faire parvenir aux plus hautes charges. Quant à Odilo Scherer, qui s’était fait une réputation de libéral prudent bien établie, il lui fit quitter Rome avec l’assurance d’être le successeur de Hummes. Ainsi, de 2001 à 2007, en 6 ans, ce simple ufficiale de Curie est devenu cardinal-archevêque d’un des plus gros siège du Brésil ! Les bras de Sodano et Re étaient vraiment omnipotents.

Odilo Scherer fut longtemps Secrétaire de la Conférence épiscopale brésilienne (cette Conférence épiscopale dont la grande masse se partage entre très pour et assez pour la théologie de la libération, en sa version « recentrée »), de sorte que son ascension à São Paulo comme auxiliaire (novembre 2001), puis archevêque (mars 2007) et bientôt cardinal (novembre 2007), était une succession de nominations d’appareil typique. Et une « mise sur orbite » très réussie.

La revue Golias, du temps où elle produisait des articles bien informés sur les choses romaines, avait d’ailleurs vu venir de loin avec plaisir la manœuvre et écrivait en 2009 : « Il [Joseph Ratzinger] a mis à dure épreuve l’Église du Brésil, sans toutefois y parvenir, en bonne part en raison de l’immensité et de la diversité du pays. Quelquefois, il se trompa et misa sur des hommes qui refusèrent d’entrer dans son jeu : comme le cardinal Agnelo, ou, plus récemment, le cardinal Pedro Odilio Scherer, archevêque de São Paulo, qui avance ses pions en vue d’un Conclave, et qui se positionne résolument en centriste. Les spécialistes savent qu’il est lié aux cardinaux Sodano et Re et qu’il veut tracer une ligne médiane entre la théologie de la Libération et la restauration actuelle. Quitte à limer les positions abruptes de Benoît XVI ». Et Golias de continuer : Scherer fait aujourd’hui, comme le firent les cardinaux brésiliens Paulo Evariste Arns et Aloisio Lorscheider, puis plus tard comme fit le cardinal Lucas Moreira Neves, papables successifs, qui se gardèrent de heurter de front le puissant courant au sein de l’Église brésilienne, passé aujourd’hui du pro-marxisme au libéralisme ecclésial. Voir les prises de position du cardinal Hummes en faveur du mariage des prêtres lorsque Benoît XVI le nomma Préfet de la Congrégation du Clergé : Brésil oblige !

Oui, le Brésil. C’est là que le bât blesse le plus : le Brésil. Certes, Scherer est un homme qui a l’image modérée nécessaire pour entrer dans le présent conclave avec des chances, mais ses parrains vont devoir cependant faire oublier ses péchés brésiliens d’origine.

Car le Brésil c’est la théologie de la libération (relookée, comme on dit). Scherer, curieusement, fraya plus avec elle que ne le fit Hummes. Ce qui n’empêche pas cet homme qui aime les élites, d’avoir des amis dans le libéralisme bon teint de la haute finance. Mais, comme dit la plaisanterie proverbiale : vous pouvez quitter la théologie de la libération, la théologie de la libération, elle, ne vous quitte pas. La vérité est que l’épiscopat de ce pays qui compte une frange très conservatrice (au sein de laquelle les traditionalistes de l’administration apostolique de Campos, vus comme une réserve d’Indiens) et une immense masse épiscopale libérale. Est-il besoin de préciser qu’Odilo Scherer est très hostile au Motu Proprio Summorum Pontificum, jusqu’à persécuter prêtres et fidèles attachés à la messe traditionnelle ?

Le Brésil, c’est aussi l’état catastrophique des diocèses (São Paulo est dans la bonne moyenne, alors qu’il se portait mieux sous l’administration Hummes). Le catholicisme populaire rongé par les sectes est totalement imperméable à la rhétorique théologique « recentrée », typique de l’époque Jean-Paul II, dont les prélats de type Scherer sont des spécialistes. Il est d’ailleurs moins bon spécialiste en catéchisme élémentaire : dans un article d’août dernier, le cardinal de São Paulo faisait un commentaire du 5ème commandement, qui selon lui demande… de « ne pas voler ». Jadis, le cardinal archevêque eût été recalé à l’examen de communion solennelle.

Bien entendu, si Scherer obtenait les deux tiers des voix de la Sixtine (il paraît plus probable qu’il peut prétendre à barrer un candidat trop nettement ratzinguérien, mais…), on le flanquerait d’un Secrétaire d’État italien sorti du vivier de ses parrains.

Bref, tout le « changement » que proposent ces vieux routiers de la politique curiale consisterait à tourner la page de la Curie de l’époque Benoît XVI pour en revenir aux délices de la Curie de l’époque Jean-Paul II. Tout le « renouvellement » serait d’importer le Brésil d’aujourd’hui à Rome. Une « purification », on vous dit !

 

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